Raoul DAUTRY: 1928-1951

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Son arrivée à l’Etat

Chemin de fer public, le réseau de l’Etat est le fruit du rachat de plusieurs compagnies privées, et du réseau de l’Ouest en 1907. Il a le triste privilège d’être le plus déficitaire. Les restrictions mises en oeuvre sur la compagnie du Nord devront l’être sur celui de l’Etat.

La promotion de R. Dautry n’a pas suscité l’unanimité. Si elle est plutôt bien perçue dans le monde politique, les avis sont partagés dans le monde du chemin de fer. Les petits cheminots apprécient sa politique sociale, mais son arrivée n’enchante guère les cadres qui y voient une remise en cause de leur politique.

Carte des Chemins de Fer de l'Etat
Carte des Chemins de Fer de l’Etat

En place, le nouveau Directeur Général fait le ménage. Il supprime un des deux postes de sous-directeur, ce qui lui laisse un peu plus de marge de manœuvre.

Prise de fonction en douceur

Dès sa prise de fonction, Dautry prend le temps de s’installer. Outre la remise en peinture de son bureau, il fait preuve de magnanimité. Quelques mois avant sa prise de service, l’Express 519 Paris-Brest déraille en gare du Mans, tuant cinq ambulants.

La justice inculpe le mécanicien d’homicide pour vitesse excessive. Le syndicaliste Rambaud mène son enquête et conclut à un état médiocre de la voie, une mauvaise composition de la rame. Il accuse ainsi les responsables du Réseau. Sa hiérarchie le sanctionne d’un blâme. L’unité syndicale se forme derrière Rambaud. Après étude du dossier, en février 1929, R. Dautry donne une promotion au mécanicien, confortant les syndicalistes. Les cheminots sont satisfaits.

Cette affaire, la reprise à la CIMT des ateliers de Saintes dans le giron du réseau, la façon dont il a dialogué avec les syndicalistes permet à Dautry de toucher le cœur de ses agents. C’est le début d’un long “règne” pour un Directeur du réseau de l’Etat. Afin de ne pas inquiéter, Dautry procède par petites touches aux réaménagements des outils qui existent au lieu d’entreprendre des réformes radicales.

Dérouter pour mieux gouverner

Il constitue son état-major, avec des hommes prêts à se dépenser pour leur “Patron”. Pour Dautry, le dévouement au réseau doit être absolu.

Et le Directeur Général sait le rappeler à ses collaborateurs. La petite note rose est un des ces moyens de pression. Dans un style direct et incisif, il note remontrances et injonctions mais aussi félicitations à destination de ses subalternes.

R. Dautry apprécie un exercice: les visites d’inspection, seul ou dans son train, entouré par un aréopage de chefs. Il en ressort de nombreuses anecdotes. Les chefs de gare en sont souvent les victimes. Ainsi, de nombreux cheminots attrapent une nouvelle maladie: “la dautrite” ou plus communément “la frousse”. Dès que son train quitte Paris, tous les cheminots sur le trajet sont avertis, au garde à vous pour certains, au passage du train (Même si le Directeur dort profondément dans sa voiture spéciale).

L’empreinte Dautry

Une anecdote caractéristique de cette “dautrite”:

Quatre heures du matin, l’express Paris-St Brieuc vient de quitter la gare de Châtelaudren. Le bruit du train s’éloigne et laisse la place au silence de la nuit. A cette heure, les voyageurs qui s’arrêtent à cette station bretonne sont plutôt rares. Un quidam, emmitouflé dans un grand manteau, un chapeau melon sur la tête, dont l’apparence est celle d’un homme d’affaires parisien, à fait l’effort de descendre. Les voies franchies, il se dirige vers la gare. Cherchant à pénétrer dans les bureaux interdits au public, il fait le tour des bâtiments comme ferait un maraudeur désireux de crocheter la serrure la plus banale. La négligence d’un cheminot facilite ses desseins, une porte qui n’a pas été fermée à clé…
Sur le coup des huit heures arrive le chef de gare, pourtant chargé du service de nuit. En pénétrant dans son bureau, il aperçoit un petit homme blotti dans son fauteuil:
-Mais qu’est-ce que vous faites là ?
-Apprenez mon ami que je suis chargé de mettre de l’ordre dans le réseau de l’Etat. Aujourd’hui, je suis chef de gare de Chatelaudren, mais vous, vous ne l’êtes plus à partir de cet instant !
Gare de Chatelaudren
Gare de Chatelaudren

Même s’il affirme haut et fort que la punition d’un agent doit être au prorata de son grade, R. Dautry épluche les dossiers de sanctions, et quand il trouve des circonstances atténuantes, il retire discrètement le dossier du circuit.

Chaque mardi soir, il tient une permanence dans son bureau de la gare St Lazare. Et il est à l’écoute de tout: difficultés professionnelles ou problèmes familiaux.

R. Dautry croit au social

Aucune réforme technique ne peut être lancée sans un minimum de consensus social. Pour cela, on fait jouer la fibre corporative des différents cheminots. Dautry veut renouer avec la politique sociale du Chemin de Fer du Nord.

Dès 1929, le rôle social devient prioritaire sur le réseau de l’Etat. R. Dautry lance la réalisation de logements salubres (logements, foyers-hotels, agrandissement des maisons de gardes…), d’une infrastructure médicale (dispensaire, train radiologique) et d’un service d’aide sociale (assistante sociale).

Au bout d’un an, R. Dautry fait le point. Le Conseil et le Comité de réseau sont acquis à sa cause, les comptes du passé sont soldés, ses ingénieurs lui sont fidèles. Il met en place le COT (Comité d’Organisation du Travail). Sa mission:

  • Suggérer des économies
  • Améliorer la situation matérielle et morale des agents en même temps que leur rendement.

Tirer les conséquences d’un échec

Avec ces mesures, le front syndical se lézarde. Même si R. Dautry connait un échec avec les Ateliers de la Garenne.

Le réseau de l’Etat confie à la société Bedaux l’organisation du travail de ses Ateliers d’Entretien et de Réparation du matériel ferroviaire. A la Garenne, les ingénieurs de chez Bedaux calculent la productivité des cheminots. Mais les ouvriers interdisent l’accès aux dépôts, puis manifestent. Dautry abandonne et annonce qu’il veut simplement s’inspirer des études de ces ingénieurs pour édifier de nouvelles méthodes de travail. C’est un échec pour le Directeur Général, mais ça ne l’affecte pas. Il réussit cependant à briser l’unité syndicale au sein de la CGTU en recevant un des leurs et le faisant adhérer à son projet.

La revue L’Etat… Notre Réseau décrit le nouveau cheminot tel que son Directeur Général l’imagine:

Père de famille responsable, homme d’un corps de métier, les avantages matériels dont il bénéficie, son intelligence le porte à aimer son métier

Au service du gouvernement

L’homme des économies

En parallèle à son poste de Directeur Général du réseau de l’Etat, Raoul Dautry devient président du Comité de Direction, par nomination, de l’Aéropostale. Il assure la direction de l’exploitation et des services des lignes de la Compagnie, engage et paie toutes les dépenses, nomme et révoque les agents et employés. En un mot, il a les pouvoirs de direction les plus étendus.

Dautry emploie la méthode suivante pour réduire les dépenses:

  1. Réaliser un audit sur le fonctionnement de l’entreprise
  2. Mettre en route les mesures déflationnistes portant sur les règles de fonctionnement administratif et déclarer la guerre à toutes les formes de gaspillage
  3. Procéder à la réduction des lignes et à la modernisation technique
  4. Réaliser un volet social d’accompagnement complété par la publicité et la revalorisation de l’image de marque de l’entreprise.

Fort de la confiance du gouvernement, on lui demande aussi de redresser la Transatlantique, près de la faillite.

En 1934, R. Dautry devient conseiller technique de la présidence du Conseil. Ses résultats parlent d’eux-mêmes à la tête des entreprises dont il assume la gestion:

  • Au réseau de l’Etat, déficit en diminution depuis 1928, et 12.5% de cheminots en moins.
  • A l’Aéropostale, baisse de 40 MF des dépenses totales en deux ans, et 27% des effectifs
  • A la Transatlantique, dépenses réduites de 45 % et des effectifs de 40% en deux ans

Les limites du système Dautry

En 1935, Pierre Laval lui demande de rejoindre le gouvernement en temps qu’expert. R. Dautry présente le premier plan d’assainissement des finances publiques: 1,620 Mds de francs.

Les mesures ne passent pas et les manifestations et grèves ont raison du gouvernement Laval: place au Front Populaire.

La liesse populaire effraie R. Dautry. Il croit que les forces, contre lesquelles il a lutté depuis presque 20 ans, sont en marche.Pour rattraper le coup, il tente de convaincre le patronat d’ouvrir les négociations avec les syndicats. Léon Blum invite les deux parties à négocier: les accords de Matignon seront signés.

Les méthodes de R. Dautry ont fait de nombreux mécontents, dans tous les milieux, et en particulier dans le monde politique. Sa déconvenue sera encore plus forte au sein du réseau de l’Etat. Malgré les 350 millions d’économie, en réduisant les effectifs de 17 000 agents, il voit ses efforts anéantis par la semaine des 40 heures et l’obligation de reprendre le recrutement au sein du réseau. Sa marge de manœuvre se réduit. Sans appui politique au gouvernement, il voit ses pouvoirs limités, ses projets stoppés, certains de ses collaborateurs sanctionnés. Même ses hommes le lâchent, comme en témoigne les hués qu’ils subissent, lui, sa femme et une de ses filles, lors d’un voyage à Thouars. Sa réponse est cinglante. Le dépôt de Thouars est rétrogradé dans la hiérarchie, perd ses Pacifics et leurs mécaniciens dispersés.

La mise à l’écart

Le pire pour R. Dautry est peut-être sa mise à l’écart des débats sur la nationalisation des chemins de fer. Sa fin de carrière n’a jamais été aussi proche. En mai 1937, il fait sa demande de mise à la retraite du réseau de l’Etat. Sa rencontre avec L. Blum reste des plus courtoises malgré leurs différends. Dautry espère encore travailler pour le gouvernement. Ce sera chez Hispano-Suiza, afin de réorganiser son secteur de l’armement.

Son départ réjoui les syndicalistes de la CGT, et de quelques autres. Mais beaucoup regrettent ce départ. Certains de ses collaborateurs démissionnent aussi. Après 33 ans et 9 mois de service, l’aventure ferroviaire se termine.

Les résultats de la mandature Dautry
Les résultats de la mandature DautryHistorail n° 41

R. Dautry, à la tête d’Hispano-Suiza, refuse d’autres propositions. Comme celle de prendre en main les destinées du CNRSA ou d’aider au redressement d’Air-France. Lorsqu’il devient ministre de l’Armement, il réorganise l’ensemble de la production, mais il est trop tard, le retard accumulé depuis de nombreuses années ne sera pas rattrapé à la déclaration de la guerre.

Partisan de la poursuite de la guerre, il a été farouchement contre les accords de Munich. Il se retire dans le Lubéron, en juin 1940. Non sans avoir fait transporter le stock d’eau lourde, qu’il avait acquis quelques mois auparavant et convoitée par les allemands, vers l’Angleterre.

Bref retour…

Il se rallie à De Gaulle en 1942, tout en restant en France. Il agit au sein de diverses sociétés: CIWL, Société Générale des Chemins de Fer Economiques. Après le débarquement, il espère la tête de la SNCF, ou le rééquipement du pays. Ce sera le Secours National, qu’il rebaptise Secours Social. Après avoir insisté auprès du général De Gaulle, il devient ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme de novembre 1944 à janvier 1946. Après 1946, il ne lui reste que ses fonctions d’administrateur général du CEA, qu’il assure jusqu’à sa mort à Lourmarin, le 21 août 1951.

R. Dautry à gauche administrateur général au CEA
R. Dautry à gauche administrateur général au CEA

Ce qu’on en retiendra pour les chemins de fer

De son passage dans le milieu du chemin de fer, R. Dautry y aura laissé son empreinte, que ce soit au Nord:

  • Acheminement des renforts pour la bataille de la Marne.
  • Les cités-Jardins
  • La création des trains-parcs pour rétablir les lignes lors de combats de la guerre de 1914
  • La construction en cent jours de la ligne Feuquière-Ponthoile

… ou sur le réseau de l’Etat:

  • Assainissement financier du réseau et meilleure image de marque
  • Modernisation du réseau (autorails, voitures voyageurs, électrification…)
  • Amélioration des conditions de travail de agents.

(à suivre…)

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